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  • Julie Baudillon

Une marche à travers la Turquie - Un article de Julie Baudillon

Le premier jour, il faut se mettre en route armés de nos bâtons de marche et de nos sacs à dos arrimés au corps. On grimpe des collines en glissant maladroitement sur la boue et traversons des kilomètres de forêts en empruntant les chemins de traverse. On s’arrête aussi parfois pour grignoter un morceau de pain, un peu de fromage et quelques cacahuètes bienvenues. Je sais que nous nous dirigeons vers Istanbul mais par où, comment, ça je n’en sais rien. En marchant, j’oublie le temps et les kilomètres qui défilent. Chaque soir on s’offre aussi le plus beau réconfort, la meilleure récompense : un feu de camp qui nous réchauffe le corps et les pieds engourdis.


Deux guides : Marie impressionnante de détermination, une guerrière aguerrie par déjà deux années de marche et Nil, courageux soldat, titubant sur les chemins d’un pied blessé et continuant coûte que coûte son odyssée jusqu’aux frontières de l’Europe.


Nous formons un curieux équipage, maisons sur le dos, on dort là où nos pieds s’arrêtent, en haut d’une colline, au milieu d’une forêt, le long d’un chemin ou carrément sur le chemin lui-même, et aussi parfois chez l’habitant. À Kizilagac on est accueillis par Yusuf et Ayse qui nous régalent et nous gâtent. Je me sens comme une enfant un soir de Noël. Sous nos yeux : un incroyable banquet, je salive et nous gloutonnons le festin en mélangeant le sucré et le salé, peu importe, c’est trop bon. Nous repartons le lendemain, aguerris, repus et le sourire aux lèvres. Merci !


Un pied après l’autre, sur les chemins et parfois sans chemin, on s’enfonce une scie à la main en guise de machette pour couper à travers les bois. Les ronces s’accrochent, on me dit que c’est le pire ennemi du randonneur, et les chiens errants ?


En Turquie il y a ces fameux bergers d’Anatolie, aussi appelés Kangals qui effraient par leur taille gigantesque. Et puis, il y a aussi tous ces chiens errants qui parfois décident de nous suivre et de faire quelques kilomètres avec nous. Ces petits quadrupèdes accoutumés au voyage sont de chouettes compagnons de route. Boules de poils amicales qui décident ensuite de nous laisser pour un meilleur festin, ou une autre aventure.


Quand on marche pendant des heures, l’attention se porte sur la matière sous nos pieds, sur le sol qu’on emprunte, lequel est le plus praticable, trop mou et le pied s’enfonce, trop dur, et les vertèbres s’entrechoquent sous les pas. On traverse les forêts, on grimpe les collines, on franchit des rivières, on traverse les villages, parcourons des plages infinies et saluons la mer Noire.


La présence de l’Homme est partout où nous allons. Les forêts les plus reculées sont toujours empruntées par des chasseurs. On souffle, on crie, on aboie, on siffle pour ne pas être confondus, comme des animaux somme toute. On cherche nous aussi à tracer notre route tout en laissant le moins de traces possible.

L’autre trace humaine qui défie les frontières : le plastique qui partout jonche les sols. On se demande combien de temps il est resté là et combien de temps il sera là encore. Dégueulé par les mers ou abandonné à même le sol, le plastique est partout en quantité vertigineuse. La nature ne l’assimile pas, ou sinon uniquement après des efforts titanesques de dizaines et de centaines d’années.

De la souillure ou du pillage, nous rencontrons les mains ouvrières des Hommes partout où nous allons. Celles-ci s’affairent toujours à extraire, à user, à épuiser. Une carrière de sable ici, une exploitation forestière là-bas et ces routes titanesques que tracent les camions à travers les forêts, des autoroutes de boue qui maculent les lieux, une autre cicatrice humaine.


Et puis il y a ces hommes et ces femmes que l’on croise, ces personnes que l’on rencontre. Celles et ceux avec qui nous accueillent toujours avec bienveillance et générosité. On ne parle pas la même langue, mais on arrive toujours à se parler d’un regard ou d’un geste.

Arrivés près d’un petit port, on nous partage des anchois grillés et quelques champignons délicieux. On se régale du bout des doigts. Un peu plus loin encore, ce sont quatre hommes qui nous offrent le thé au bord d’une route. Nous sommes alors treize marcheurs et partageons allégrement nos quelques biscuits en se grillant le dos au coin du feu. On rit, on échange une poignée de main, et on prend un ou deux clichés pour garder ces visages riants en souvenir. Un autre soir, c’est cet apiculteur rencontré dans un village qui nous offre de planter nos tentes chez lui, on s’endort alors entourés des ruches et des abeilles assoupies.


Les derniers jours sont difficiles pour le corps qui fatigue et qui se demande bien ce qu’il se passe, lui qui n’avait rien demandé. Notre groupe : quelques Français, des Américains et un Bulgare, un corps solidaire qui s’entraide toujours lorsqu’un des membres flanche. Le dernier jour, on traverse Istanbul à la hâte, grisés de notre exploit. Il nous reste vingt kilomètres et on est comme des ovnis sortis de la forêt avec nos gueules défaites et nos airs farouches. On persévère, et on y arrive. Enfin !


Julie