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  • Marie & Nil

DÉCOUVRIR LA TURQUIE APRÈS DEUX ANS DE MARCHE

Sur un col de montagne, au milieu de la forêt, par la route, de manière officielle ou officieuse, on en aura traversé des frontières pendant 2 ans. On ne sait pas vous dire combien exactement, on est passé plusieurs fois dans certains pays et au début des Alpes, on traversait parfois la frontière franco-italienne plusieurs fois par jour. Si toutes nos entrées dans chacun des 16 pays sont toutes gravées dans notre mémoire, notre arrivée en Turquie est forcément un peu spéciale. La dernière frontière de tout le voyage ! Difficile de vous décrire l’état d’esprit dans lequel on se trouvait pendant les longues heures qu’a duré le franchissement de cette ultime frontière. Nous étions émus, surexcités, un peu tristes, fiers aussi ! Le poste frontière s’étend sur 3 km et il faut présenter son passeport 5 fois. En plus de nos sacs à dos, nous portions dans nos bras un lourd colis avec notre matériel d’hiver. Nous avions estimé qu’il était plus sûr et plus économique de le faire envoyer à Istanbul depuis le premier bureau de poste qu’on croiserait et de rentrer avec en France, plutôt que de l’envoyer à Paris depuis la Bulgarie. Les policiers et douaniers ont tous été assez sympas pour nous croire sur parole et ne pas nous faire ouvrir notre colis plein comme un oeuf.


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La Turquie, enfin !


C’était long, mais ça y est : nous sommes en Turquie ! Et aucune chance qu’on ne remarque pas le changement. Nous arrivons à Edirne et elle nous frappe de plein fouet. La vie. Nous avons quitté l’austère Bulgarie et nous voilà projetés dans une ville qui grouille, qui chante, qui rayonne de mille couleurs, qui sent la viande grillée, les grenades pressées et le thé brûlant.



Tea for two


Très vite, nous faisons la connaissance de quelques jeunes filles, elle étudient et vivent à Edirne, nous donnent quelques conseils, suggèrent des visites. On échange nos numéros et le lendemain elle m’invitent à aller aux bains turcs avec elles. Le bonheur ! Après des semaines dans les montagnes bulgares, c’est tout ce dont je rêve. On se retrouve près de la mosquée, la mère de l’une d’elle m’offre un gant pour faire mousser le savon qu’elle a tricoté elle-même. Je me réjouis de cette transition hyper rapide. Hier nous nous ne connaissions pas et aujourd’hui on se savonne le dos. Après avoir bien fait ramollir notre peau, c’est l’heure du gommage. Une Turque en slip et en surpoids me fait signe de m’allonger sur la dalle en marbre. A l’aide d’une taie d’oreiller, elle fait mousser son eau savonneuse puis m’astique sous toutes les coutures. Je ressors de là “neuve”.




Laissez faire les pros


On comprend assez vite que la vie alimentaire est très codifiée et segmentée en Turquie. Si vous voulez boire un thé ou un café, il vous faut aller au café. Rien d’anormal jusque là. Là-bas, si vous avez un petit creux, vous ne pourrez rien avaler, il vous faudra aller dans une pâtisserie ou un restaurant. Au restaurant, si vous avez envie de terminer votre repas par un petit thé ou un café, les serveurs iront vraisemblablement le chercher au salon de thé le plus proche. Chacun son métier en résumé.



Des stars en Turquie


Dans ces cafés, nous n’avons jamais vu de femmes. Ca ne se fait juste pas pour les femmes turques d’aller au café. Au restaurant ok, parce qu’il faut bien se nourrir. Au café jamais. En revanche, aucun problème pour moi, étrangère. Un jour, on nous a dit à Julie et moi que nous étions définitivement les premières femmes à venir dans ce café. On nous a prises en photo avec le patron et on nous a assuré que la photo serait rapidement accrochée au mur.



Le café des femmes


Nous avons rencontré une exception à tout ce que je viens de dire. Dans le village de Durusu, quelques jours avant que nous n'atteignons Istanbul, nous sommes entrés dans un café/restaurant. Première exception. Il est exclusivement tenu par des femmes. Seconde exception. Elles servent aussi bien du thé et du café que des plats et des desserts. Elles nous ont fait un accueil formidable et leur cuisine est pour toujours gravée sur nos papilles.



La femme du Maire


Dans les petits villages, le patron du café est souvent le Muhtar, l’équivalent du Maire. Très tôt dans notre traversée de la Turquie, on nous a recommandé d’aller nous présenter au Muhtar quand nous arrivions quelque part. C’est comme ça que nous avons rencontré Ibrahim, Muhtar du village de Kapakli, qui a tenté avec insistance de devenir mon beau-père. Je m’explique. On arrive dans le village, on cherche le Muhtar, il nous invite dans son café et nous indique qu’on pourra y passer la nuit. Nous passons la fin de journée à discuter avec lui et les clients du café. Quand le café ferme, il nous prépare un dîner que nous partageons tous ensemble. Quand vient l’heure de se coucher (il est déjà près de minuit et on ne tient plus debout), il refuse que Catherine, ma mère, dorme dans le café. On croit comprendre qu’en raison de son âge et de son statut d'aîné dans notre groupe, elle devrait aller dormir chez lui. C’est du moins ce que l’on a compris parce que si nous faisions l'effort de communiquer via Google Traduction, lui non. Il nous a fallu plus d'une heure pour le convaincre de laisser tomber. Il est parti fâché.



Dans la Bat-cave


Après une journée de marche sous la pluie, nous arrivons devant la grotte de Dupnica. Le petit parc qui se trouve devant doit être charmant en été : étals de marché, restaurant, balançoires… Mais il est superbement vide et tout est fermé lorsque nous arrivons. Pendant que nous cherchons un endroit où camper, tout se couvre rapidement d’un fin manteau blanc. Par acquis de conscience, nous tentons d’ouvrir toutes les petites cabanes alentours. Magie, l’une d’elles s’ouvre ! Elle est vide, fraîchement construite, parfaitement hermétique. C’est là que nous dormirons cette nuit, à l’abri. Avant la nuit, nous partons explorer la grotte et découvrons, à la lueur de nos lampes frontales, des milliers de chauves-souris endormies. Le lendemain matin, deux gardes s’installent dans la cabane d’à côté. Ils nous offrent un thé brûlant et nous proposent de visiter la partie de la grotte ouverte en hiver. C'est là que nous comprenons notre erreur. Hier soir nous avons en fait visité la partie interdite dédiée à l’hibernation des chauves-souris… Oups !



Oui, c’est toujours l’hiver


Depuis la grotte, il n’y a que quelques dizaines de kilomètres qui nous séparent de la Mer Noire, mais quels kilomètres ! Des dizaines de rivières glaciales à traverser, parfois en ayant de l’eau jusqu’à mi-mollets, des barrières de ronces infranchissables et… la neige ! On se réveille un matin, la tente est couverte de neige, la condensation a gelé sur les parois intérieures et nous avec ! Passés les premiers moments difficiles (préparer le petit dej dans la neige, replier la tente gelée, etc) nous nous mettons en route et arrivons au pays des merveilles. La douce lumière du matin et la fine couche de neige rendent sublime chaque détour du chemin.



La Mer Noire et la plage blanche


Nos pas nous mènent dans le parc des forêts inondées d’Iğneada. C’est beau, mais on perd un peu l’intérêt des forêts inondées quand tout est couvert de neige. Finalement, le clou du spectacle se trouvait à la sortie de la forêt. Nous débouchons sur la plage, face à la Mer Noire. Le ciel est presque noir, la plage est blanche de neige, le vent souffle et nous sommes seuls au monde au milieu de ce paysage hors normes. Au loin, nous voyons la ville d’Iğneada, petite station balnéaire qui marquera la fin de notre semaine avec Catherine. Quelques dizaines de mètres avant d’arriver en ville, nous devons traverser un estuaire ou faire un détour de 12 km. L’eau est beaucoup plus haute que ce que nous avions imaginé mais nous touchons au but et aucun de nous n’est tenté par les 12 km de plus. Nous savons que nous pourrons nous changer rapidement, nous avons réservé une chambre d’hôtel. Ni une ni deux, on s’élance dans l’eau qui arrivera jusqu’au-dessus du nombril pour Catherine, la plus petite d’entre nous. L’eau est glaciale, l’air pas à plus d’1 ou 2°, mais pas de regrets, on a bien ri !



Le drame


Peu de temps après le départ de Catherine, c’est Noé et Julie qui nous rejoignent. 1 km après que nous ayons pris la route, c’est le drame. Un arbre est tombé en travers du chemin, il est couché à environ 70 cm du sol. Nil monte dessus, de l’autre côté l’attend un épais tapis de feuilles mortes sous lequel se cachent de grosses pierres. Sa cheville se coince entre les pierres et se tord dans un bruit horrible. Sueurs froides, tête qui tourne, Nil est proche de l’évanouissement. Si elle n’est pas cassée, c’est qu’il s’en tire quand même avec une énorme entorse. Deux ans sans blessure majeure et il se bousille la cheville à 8 jours d’Istanbul ! On se console comme on peut en se disant que ça aurait pu arriver 8 jours après le début du voyage… Il décide de continuer mais le lendemain, la douleur est trop forte et il va à l’hôpital faire une radio. L’absence de fracture est confirmée mais il faudrait quand même faire une IRM pour connaître l’étendue des dégâts. Cet hôpital de campagne n’est pas équipé pour cela, il faudra attendre. En temps normal, si nous avions été tous les deux, nous aurions trouvé un endroit pour patienter quelques jours voire quelques semaines le temps que Nil se sente mieux. Mais nous avons deux invités avec nous et 6 autres en chemin, certains arrivent du bout du monde et il va falloir faire avec. Voilà sûrement la dernière preuve, indiscutable, que Nil est un robot, un surhomme, ce que vous voulez. On apprendra en rentrant en France qu’il s’est totalement arraché plusieurs ligaments et abîmé tous les autres.



Koyevi


En route, nous avons fait la connaissance de Yusuf et Ayse qui nous ont accueillis dans leur Bed & Breakfast. Une famille d’artistes, autant dans le domaine de la musique que de la gastronomie. Nous prendrons chez eux probablement nos meilleurs repas turcs et, même s’ils ne parlaient pas anglais, nous passerons un très beau moment en leur compagnie.


Colonie de vacances


Le 15 février 2020 est un grand jour. A notre équipe de 4 marcheurs vont se rajouter 6 autres et ils arrivent ce soir. Nous allons finir cette aventure à 10 personnes de 3 nationalités différentes. Matt, Buzz et Benny sont ceux qui viennent du plus loin. Ils arrivent des Etats-Unis et on fait un très long voyage pour nous rejoindre. Petar nous rejoint du pays voisin, la Bulgarie. Enfin, Clémence et Hugues arrivent de Paris. Tout ce petit monde ne se connaissait pas avant ce 15 février, certains ont fait connaissance dans l’avion, d’autres à l’aéroport ou dans le taxi qui les emmenait jusqu’à nous.

Ce soir-là, l’excitation est palpable, nous installons notre premier camp de 6 tentes, faisons un immense feu de joie, partageons nos premiers instants ensemble et savourons le plaisir d’être ensemble. Au matin, nous nous voyons pour la plupart pour la première fois à la lumière du jour. Nous avons tous je crois, cette même sensation : ce n’était donc pas un rêve, je suis bien en Turquie avec cette bande d’énergumènes et la semaine s’annonce dingue !


Evidemment, la vie sur la route à 2 ou à 10, c’est un peu différent. Il a fallu s’adapter, s’attendre, apprendre comment fonctionner ensemble, trouver un rythme commun, chercher des emplacements de bivouacs gigantesques, cuisiner pour 10 affamés… Très vite, un esprit de groupe est né, des amitiés se sont créées. Personne ne le dit aussi bien que Julie dans son article : “un corps solidaire qui s’entraide toujours lorsqu’un des membres flanche”. Nous avons traversé ces 6 jours ensemble avec une vive émotion, celle de la proximité de notre objectif évidemment mais aussi de cette énergie créée par ce groupe atypique.


La plage


Nous avions peur que cette dernière semaine soit peu excitante en termes de paysages et de rencontres pour nos invités. Nous étions à moins de 150 km d’Istanbul, nous avions vu sur la carte que nous passions par des carrières, que nous devions contourner le nouvel aéroport (le plus grand du monde !) et les zones périurbaines ne sont pas vraiment le terrain de prédilection du randonneur en quête de nature.

Finalement, nous avons passé pas mal de temps à marcher sur la plage, absolument seuls. L’endroit parfait pour marcher à son rythme, converser à deux ou à plus nombreux, puisqu’un sentier étroit ne nous oblige pas à marcher en file indienne, marcher seul sans risquer de perdre le groupe…



1KG FOR THE PLANET


On ne va pas se mentir, tout n’a pas été rose sur ces plages. Inutile de mentionner la quantité d’efforts supplémentaires que marcher dans le sable demande. A vrai dire, on était presque soulagés d’arriver là où la mer avait déposé des tonnes et des tonnes de déchets. Qui est à blâmer ? Qui est à blâmer pour ces immondices tout le long de la mer Noire ? Pas la Turquie, en tout cas pas seulement. Six pays bordent la mer Noire et sont tous également responsables de ce que nous avons trouvé sur cette plage. Ajoutez-y tous les bateaux qui naviguent et les touristes sur la plage et vous obtenez ici l'équation complète qui a conduit à cette situation désespérée.



Oytun, notre guide turc


En cherchant des informations sur les sentiers autour d’Istanbul, nous avons découvert l’association Hiking Istanbul et ainsi rencontré Oytun, un de ses membres très actif. Oytun nous a donné plein de conseils sur la route à emprunter et est venu marcher avec nous pour nous avant-dernière journée de marche. Passionné d’histoire, il nous a régalé tout du long de 1001 détails sur les terres que nous traversions. Oytun a aussi été le complice d’une énorme surprise qui nous attendait au détour d’un chemin…



Qu’est-ce qu'ils font là eux ?


Nous marchons depuis une heure ou deux dans ce paysage défiguré par les engins de chantier. La terre est béante, déchirée et dégoulinante. Au sortir d’un virage, nous voyons trois personnes assises autour d’un feu. On en croise souvent des Turcs qui s’installent au bord du chemin, font un feu et préparent du thé. A notre approche, ils se lèvent, se tournent vers nous et enlèvent leur capuche. Ce ne sont pas trois Turcs mais Lindo, Kiwi et Lya, le père, la belle-mère et la soeur de Nil ! Comme si nous n’avions pas eu notre lot d’émotions pour la semaine. Ils passeront cette journée et la suivante (la dernière !) à marcher avec nous et rentreront dormir à Istanbul, tout notre matériel de camping étant déjà prêté à nos invités.


Insomnie


Pour ce dernier soir, nous sommes tous épuisés. Toute la semaine, nous avons marché entre 30 et 35 km par jour, souvent dans le sable, les corps souffrent. Nous sommes tous épuisés et pourtant, nous avons tous du mal à nous dire bonne nuit et à aller nous coucher. L’émotion est trop forte et nous savons que demain tout cela sera derrière nous et qu’il sera presque temps de nous séparer.



Rando en terrain urbain


Un dernier réveil sous la tente, on essaye de mettre tout le monde debout assez tôt parce qu’on sait qu’un groupe de 10 est plus lent à se mettre en route que deux personnes et parce que notre destination est encore loin. Les portes d’Istanbul ne sont qu’à une vingtaine de kilomètres mais c’est une ville tentaculaire et nous devrons marcher 15 km de plus avant d’atteindre le point symbolique que nous avons fixé pour notre arrivée : la mythique Hagia Sophia.



La ligne d’arrivée


Ces derniers kilomètres ont sans aucun doute été les plus difficiles du voyage. Si nous connaissions la distance qui nous séparait de notre objectif, nous n’avions pas du tout mesuré que le centre d’Istanbul était entouré de collines. Au final nous aurons marché 42 km ce jour-là mais surtout grimpé plus de 1000 mètres de dénivelé positif ! Nous atteignons Hagia Sophia à 22h passées, sous la pluie, nous boitons, nous souffrons, mais l’excitation nous a porté jusqu’au bout avec le sourire. Après un moment de flottement où nous étions tous un peu perdus, la joie explose. Nous l'avons fait !! Nous nous sentons excités, épuisés, chanceux, vides, entiers, soulagés, aimés et reconnaissants.


D’autres compagnons de route


Le lendemain, nous revenons faire quelques photos à la lumière du jour avec notre drapeau. Un groupe d’hommes nous regarde avec intérêt. L’un d’eux s’approche. “Vous êtes Français ? Je la connais cette route sur votre drapeau, moi aussi j’ai essayé de la faire, mais dans l’autre sens”. Il s’appelle Mohamed, il est Algérien et essaye d’atteindre l’Europe de l’ouest depuis un moment déjà. Nous restons bouche bée. Depuis que nous avons commencé à préparer cette traversée de l’Europe, nous savions que la crise migratoire aurait une influence sur notre aventure. Dans certains pays on nous prenait pour des migrants, en Croatie, en Serbie et en Turquie, on nous a envoyé la police pour nous contrôler. En Bosnie, en Grèce et en Turquie nous avons rencontré ces hommes dont personne ne veut dans son pays. Ces gens, comme vous et nous, parfois très éduqués, qui cherchent une vie meilleure pour eux et leur famille. Mais entre nous, si vous étiez nés dans un pays en guerre ou sans perspectives, est-ce que vous ne feriez pas la même chose ?



Istanbul


Nous passons quelques jours à Istanbul, nous n’explorons pas autant la ville que nous l’avions imaginé parce que nos corps nous lâchent ! Si Nil a réussi à arriver jusque là, sa cheville lui fait comprendre qu’elle n’ira pas plus loin. De mon côté, de petites douleurs tendineuses s'éveillent un peu partout et ne me quitteront pas avant une bonne semaine. Maintenant, une nouvelle aventure nous attend, celle du retour. Nous avons des tonnes de projets mais cela est encore bien flou… Restez connectés, il pourrait bien y avoir encore des choses à dire par ici !


A très vite ;)

Marie & Nil