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Marches intérieures dans le Rila - Un article de Tom Devictor

December 23, 2019

Paris

 

Ça faisait longtemps que mes gambettes ne s’étaient pas chauffées. Direction Sofia puis Razlog. Ce voyage va me faire beaucoup de bien. Nil et Marie ont une grande expérience de la marche désormais. J'ai la tête pleine de questions et en même temps, je pense à hier. 


Hier soir, l'échographie du deuxième trimestre promettait un beau bébé en bonne santé. 

 

Mon sac à dos est prêt. Le matériel que j'avais chez moi était bien trop lourd. J’ai fait quelques achats et Nil et Marie m'ont prêté un sac à dos de 2 kilos plus léger que le mien, des bâtons, des chaussettes, un baudrier, etc. Finalement, je gagne bien 6 ou 7 kilos comparé à ce que j'emporte d'habitude. Je dois leur faire confiance, ce sont eux les experts.  

Je regarde le sol s'arracher, Roissy partir, puis Paris sur ma droite. Les nuages sont franchis désormais. Bientôt l'aventure.
J'ai rencontré Nil aux Gorges du Verdon lorsque j'ai rejoint Clermont Ferrand - Antibes en marchant. Il sautait dans tous les sens, on s'est croisés sur un bout de GR. J'avais mon sac à dos de vingt-cinq kilos rempli de vingt kilos de superflus alors que lui gambadait avec son sac hyper léger. Certes, nous n'avons pas la même morphologie. Avec tout mon respect, on pourrait nous comparer à Timon et Pumba.
L'avion se pose. Je retrouve Nil et Marie. Ils me rejoignent équipés de leurs chaussures orange fluo, leur appareil photo autour du cou, leur maison sur le dos et un sourire qui déborde des lèvres.
Nous dormons ce soir dans une auberge silencieuse tenue par deux types souriants. 

 

Je retiens la découverte du gratiné de fromage à l'œuf accompagné du vin bulgare. 

 

Comment tu t'appelleras ? On en parle souvent avec ta maman mais on est un peu perdus. J'aime assez Sofia, Ania, Mali, Allie. Et si t'es un petit mec... Victor ? Victor Devictor ? Devictor Hugo ?  Thor Devictor ?! 
On ne sait pas... Il me semble qu'en Thaïlande, les enfants prennent un nom vers l'âge de 5 ans, j'aime beaucoup cette règle. 

Sofia.... C'est joli comme prénom. C'est joli si on le donne à une fille, pour un garçon, non merci. Mais on ne veut pas connaître le sexe, par choix, par mystère, par bizarrerie.
Notre sage-femme approuve ce choix de ne pas connaître le sexe. Elle est géniale, douce dans ses paroles, plus dure dans ses palpés, professionnelle, souriante, rassurante, merveilleuse. Je reste bouche bée devant la photo d'échographie de tes pieds en éventail. J'suis gaga, comme tous les autres sûrement. Puis je suis un peu fier de ton périmètre crânien qui est dans la normale supérieure, c'est une marque de fabrique ancestrale de ma famille. 
Mais n'es-tu pas dans cette bulle protectrice aussi pour qu'on te laisse un peu tranquille ?
Grandis, mange, bois, étire-toi, repose-toi, prends des forces pour bientôt, car tu vas devoir supporter notre amour. Et il est grand ! Très très grand.

 

 


Dobarsko
 

Un coq à la voix rouillée chante au milieu de la nuit puis se rendort. C'est à 6h20 qu'il fredonne son air habituel pour sonner le début de la journée.

Nous préparons nos sacs puis partons de l'auberge après avoir petit déjeuné.
Dobarsko est à 1080 mètres d'altitude. Notre objectif est d'atteindre le refuge de Makedonia à 2100 mètres après avoir franchi le sommet situé 200 mètres plus haut.
Les sacs sur le dos, nous voilà partis. Nil et Marie emprisonnent les lieux dans leur appareil photo. Chaque rareté, beauté, moment qu'ils jugent bon à shooter est une occasion pour filmer ou photographier.
Notre première étape est l'église St Théodore Tiron à Dobarsko. Elle date du 17ème siècle et a pour spécificité d'abriter des peintures de Jésus sur un siège de fusée. C'est original, les fresques sont magnifiques, le lieu est très puissant, nous allumons un cierge puis nous partons.
L'ascension commence à la sortie du village. Les charmes, hêtres, acacias, disparaissent au fur et à mesure de l'altitude que nous prenons. Les couleurs d'automne enchantent la montée. Nous sommes chanceux d'assister à ce spectacle de couleurs. Nous quittons la route puis empruntons des sentiers tout juste piétinés. L'oxygène diminue, la flore change, la montagne se durcit. Ils ont un rythme de professionnel, j'essaye de suivre, pour le moment, j'y arrive. La brume nous permet de voir à une cinquantaine de mètres au maximum. Le spectacle est dans ce mélange de pierres somptueuses qui jonchent le parcours. Chaque roc semble sacré. C'est un lieu très mystérieux qui dégage une puissance folle. L'énergie des pierres est abondante. Nous en profitons autant que les pins qui longent le trajet. Ça monte, ça grimpe. Les kilos pris pendant la grossesse sont de trop, je le sens. Du sommet de la montagne au refuge, Nil et Marie avancent comme des bouquetins. Il n'y a qu'un tracé, on se rejoindra un peu plus tard.
Nous arrivons en début d'après-midi au refuge de Makedonia. Il est vide. Marie allume le poêle à bois, Nil tend une corde, nous séchons nos affaires humides et profitons et cette chaleur.
Le brouillard est toujours aussi épais. Nous décidons de rester dans ce confort et partir demain matin profiter du panorama.
Le gardien arrive en début de soirée avec sa femme. Joe est secouriste de haute montagne. Il est aussi formateur et passionné de moto. Après avoir branché l'électricité, il nous propose de prendre une bière ou du vin avec eux.  Nous partons pour une bière et du vin et revenons après avoir mangé copieusement et bu du rakia...
Nous nous couchons après cette agréable soirée, il est 22h. 

 

La nuit va être reposante. 

 

Je pense à ma chérie, à toi petit bébé qui bouge sûrement, puis je m'endors. 

Maman te protège, tout le temps. Elle dort avec ses mains sur son ventre et t'envoie beaucoup d'énergie positive. Elle a hâte que tu sois là pour qu'on prenne soin de toi à deux. On prend des forces ensemble du coup. En même pas cinq mois, on a pris sept kilos chacun. On se caresse le ventre, on plie les genoux pour ramasser des choses, on rêve énormément, on se couche très tôt. Si j'imite ta maman, c'est pour qu'elle ne puisse pas me dire un jour "tu ne peux pas me comprendre". 
J'ai même eu mal au ventre avant elle un jour où nous avons dû aller à l'hôpital. Pour te dire. Je comprends aussi bien qu'elle, voire mieux ! 
Puis on change d'humeur, mais dans le bon sens. Maman n'a jamais été aussi gentille. Je l'aime encore plus du coup. 

 

 

 

Makedonia

Des bulgares nous rejoignent dans la nuit. Ils sont montés au refuge tardivement et bruyamment. Le feu s'éteint dans le dortoir, la nuit est agitée de rêves. 

Le lendemain matin, nous nous levons à 7h, mangeons et préparons les sacs. La brume ne s'est toujours pas dissipée. La météo annonce une éclaircie vers 12h. Nous partons. 
La marche commence par 450 mètres de dénivelé positif, de quoi chauffer les guiboles. Il fait autour de zéro degré. Le vent souffle de l'ouest. Lorsque nous nous arrêtons, nous sommes frigorifiés, alors, il nous faut avancer. Un buisson croise notre route. Il nous coupe du vent et fait l'effet d'un radiateur. C'est notre première pause. La végétation devient de plus en plus rare. Seuls des pins minuscules aux épines glacées vivent dans ces hauteurs. 


Arrivés au sommet, nous marchons le long de la crête. Nous ne pouvons profiter du paysage à aucun moment à cause de la fumée glacée qui nous entoure. Les mains se refroidissent sérieusement. Dans cette brume, seule la mousse verte fluorescente donne de la couleur à notre marche. Nous descendons dans la vallée trouver le refuge. Il est vide lui aussi. Nous nous installons. Marie met une bûche à chauffer, nous séchons nos affaires à côté. Mais ils ne se détendent pas. Ils passent à table. L'un d'eux nous demande "you want rakija ?" (L’alcool local). Nous passons à table, l'humeur est d'un coup joyeuse autour du rakija. Trois hommes entrent. Ils grimacent, ne sont visiblement pas heureux de nous voir ici. Pendant une heure, nous tatonnons le terrain. Nil écrit un texte à traduire en Bulgare. Le gérant fâché répond "no problem". Nous répondons avec entrain "yes, a little". 

Le gérant nous prépare une omelette délicieuse. Son fils de 38 ans, Vladimir, parle anglais et italien et le 3ème nous répond en espagnol. La veille, nous étions désireux de voir un ours. Joe nous avait précisé que les ours s'adaptent d'abord à l'Homme pendant un certain temps puis se montrent de temps en temps, après l'avoir apprivoisé, mais jamais à des inconnus. Ce soir, ils se conduisent en ours du Rila. Ils nous ont sentis puis acceptés. Nous passons la soirée à boire du rakija, du vin du cru et de la bière. L'entente est bonne, le monde a changé de face. Nous nous couchons vers 22h45. 

 

La nuit est longue, le sommeil ne vient pas et ne viendra pas. 

 

Qu'allons-nous faire ensemble ? On te jette dans ce grand bain de la vie sans y connaître quoi que ce soit. C'est drôle car on est tous heureux de donner la vie sans aucun autre but que de la donner. Bon, j'ai mon idée quand même, mon petit plan pour toi... Papa a des plans partout, tout le temps, tu n'y échapperas pas. 

J'te vois bien en grand sage qui changera ce monde, c'est tout. Président de la république mondiale qui montre la voie de l'acquiescement par sa lumière intérieure. Ça, c'est le chemin qu'on te fera prendre. Tu peux y arriver car tout est possible.

 

 

 

Refuge des montagnards 

 

Au réveil, tout le monde semble surpris d'avoir passé la soirée ensemble. Les voix rauques entonnent des "dobar den" (bonjour). Nous plions bagages, payons l'aubergiste et repartons amusés de cette belle soirée.


La vue sur la plaine est dégagée, magnifique. Nil sort alors le drone et capture de somptueuses images. La récréation est courte puisque nous allons attaquer 450 mètres de dénivelé pour débuter la marche. Mes jambes sont légères mais mon corps est lourd. Je m'épuise rapidement. Nil et Marie ont un pas réglé, minuté, propre. C'est à moi de m'adapter et pas l'inverse. Ils font des pauses pour m'attendre de temps en temps. Puis l'on remonte. Nous nous enfonçons dans le brouillard. Les pierres glissent, le vent s'installe, l'objectif se rapproche.
Il est important de regarder devant soi pendant une marche. Regarder ses pieds mène à une gamberge incessante. Toutes les pensées font surface, des choses très utiles aux choses très inutiles. Il n'y a pas de philosophie à marcher en regardant ses pieds. Mais là, nous n'avons pas le choix. Alors, il faut choisir la conversation que l'on souhaite établir avec son mental, son guide. Je me parle en faisant attention à ce qu'il y a sous mes pieds. Voilà aussi un résumé possible de la marche pour le moment. Il est simplement impossible de regarder le paysage, impossible d'espérer voir, apercevoir, approcher un animal sauvage. Ça cogite dans le froid, le vent, les pierres. Et c'est merveilleux. 

Marcher purge. A condition de relever la tête à un moment ou un autre. Nous descendons en altitude pour trouver une cabane où manger. La descente est agréable, puis la brume disparaît jusqu'à laisser notre première lumière transpercer les alentours. Le paysage est sublime. 

3 jours que nous ne voyons rien, là le spectacle est grandiose. La cabane est proche. Deux hommes avec leur gros chien semblent enjoués. Nous partons les saluer avant d'entrer dans le bivouac.
Ils sont 8 ou 9 à l'intérieur. Une odeur d'herbe, (herbe qui n'est pas des champs) tapisse le lieu. Tous fument, boivent, rient. Nous sommes bien accueillis par ces jeunes hippies. Ils préparent leurs sacs pour rentrer chez eux.
Nous mangeons et repartons avaler du dénivelé. Cette ouverture de lumière nous réchauffe le cœur et l'esprit. Nous en profitons une heure avant de nous immerger dans le brouillard. Nous grimpons, toujours. 

Arrivés sur la crête, nous longeons vers l'ouest le Rilomanastirska Gora, une réserve naturelle. La descente commence. Les pierres glissantes n'aident pas à réconforter mon inexpérience de la montagne. Mais elles m'apprennent à faire attention à là où je mets les pieds et les mains. Le refuge n'est plus très loin, une dernière descente nous y mène. Il est situé à quelques pas d'un lac quasi invisible. L'endroit semble splendide. Nous le verrons demain matin. 

Le refuge est confortable, avec un réchaud à bois. Du sapin est posé à côté de ce dernier. Nous nous installons, préparons le feu et mangeons dans la bonne humeur. Espérons que demain, le ciel sera plus clément. Je me couche fatigué de la nuit précédente. 

 

La journée était magique.

 

Il y a quelques principes que nous devrons voir ensemble. Premièrement, ce monde t'a désiré, et pas seulement tes parents. Donc, remercie-le chaque matin et chaque soir de t'accueillir et de pouvoir t'exprimer en son sein. Deuxièmement, ce monde est corrompu par la séparation que nous mettons entre lui et nous. Nous pensons être multiple alors que nous ne sommes qu'un. Chaque être est seulement une expression du monde, une conscience, rien de moins, rien de plus. Nous sommes le monde, il n'y a de séparation que dans la tête. Alors, l'égoïsme doit être un combat journalier. Troisièmement, ce monde est amour et il est difficile en ces temps d'en donner. En tant que premier président sage de ce monde, tu auras pour mission d'illuminer les esprits pour qu'ils ne reflètent plus que l'amour. Diffuse dès que tu peux cet amour.
 

 

 

Le refuge au bord du lac

 

Nous nous réveillons, le feu est éteint depuis longtemps. La lumière pénètre légèrement la cabane, il fait froid. La météo annonce du brouillard et de la pluie. Un refuge est situé à 1.5km à vol d'oiseau. Notre première étape est déjà de s'y abriter. Le lac qui entoure notre refuge est visible. Il est situé dans un théâtre de pierres. De l'autre côté, nos yeux plongent sur la vallée. C'est merveilleux. Nil sort son drone, fait un tour du terrain et range l'objet. Nous partons sous une lumière fébrile. 

Des rocs bloquent le chemin. Non, c'est le chemin. Une coulée de pierres est visible au loin. Elle monte sur pratiquement 200 mètres. C'est ce que nous devons franchir pour arriver à la cabane. Nous grimpons. Certaines pierres chutent sur plusieurs mètres. 3 chamois nous regardent moqueurs. L'ascension est longue. Nous arrivons en haut. La cabane est en contrebas. Encore quelques efforts et nous sommes à l'abris. Il aura fallu plus de 3 heures pour avancer de seulement 1.5 km.
Le vent se lève. Nous entrons dans cette cabane rustique. Il n'y a pas de quoi se chauffer, ni de point d'eau à côté. Le brouillard s'épaissit, la pluie tombe. L'eau glisse sous le lit, longeant une rigole qui atteint presque le mur opposé. Nous restons toute l'après-midi ici car il est impossible de sortir. Il fait froid désormais. Chacun de nous s'habille de son duvet. Je rêve d'une raclette qui n'arrivera pas. Nous nous couchons bien tôt.

 

Aide les voleurs, pardonne les tueurs, enlace les porteurs de haine, souris aux joyeux. Ceux qui ne portent plus d'amour en eux gigotent comme des enfants esseulés. Ils ont juste perdu leur chemin. Sois lumière pour les guider. C'est ce que le monde attend de toi, et, accessoirement, tes parents. Sois pauvre, ça t'évitera des problèmes. Les riches s'ennuient, ne pensent qu'à s'enrichir et meurent avec leurs sous. On peut les penser trop gâtés ou juste trop séparés, c'est souvent la même chose, ils sont malheureux.

 

 

 

Le refuge dans le vent

 

Le vent a tapé toute la nuit. Mais ce matin, le ciel est bleu. Il nous faut trouver de l'eau car nous allons bientôt en manquer. L'objectif de la journée est à environ 15 km. Nous dormirons ce soir aux 7 lacs. Nous quittons le bivouac. 

Pour rejoindre les 7 lacs, nous devons rejoindre la vallée pour la remonter de l'autre côté. Il y a un ciel dégagé, enfin. Nous pouvons percevoir l'environnement autour de nous. Nos yeux glissent jusqu'à des montagnes lointaines. Un lac gelé suivi d'un cour d'eau creusé dans ce magnifique décor nous réjouit enfin. Nous entamons désormais la montée de l'autre côté de la vallée. Nous croisons quelques chamois et des marcheurs au loin. 

Nous sommes sur le sentier européen E4. La vue est impressionnante. Tous ces jours de brume épaisse paralysaient cette sensation d'être au sommet d'un monde. Nil et Marie immortalisent ces moments, comme toujours. Ils marchent toujours aussi vite, sont toujours aussi agiles. Mais je les suis de mieux en mieux. C'est une expérience enrichissante dans une atmosphère sacrée. Ce mélange sportif et contemplatif est possible. C'est d'ailleurs étrange cette association. Nous marchons vite, mon corps est sans arrêt en effort, et lorsque je m'arrête, j'ai directement le cœur ouvert à la montagne. Comme si l'effort physique chauffait ma machine psychique. Plus j'en bave, plus je suis consolé par les paysages. Et Nil et Marie n'ont pas fini de me faire suer. 

Nous parvenons au sommet du Malyovitsa à 2732 m. Il n'y a que nous désormais. La brume couvre le pic. C'est le plus haut sommet que nous atteindrons. C'est aussi un soulagement car cette dure étape est derrière nous. Direction les 7 lacs maintenant. 
Nous serpentons sur la crête sur 8 km, d'est en ouest.
La vue panoramique du site est époustouflante. Nous sommes au sommet, au plus bel endroit du Rila, sur une des épaules du monde. Nous marchons avec ces trois jours de brouillard qui nous servent d'ailes. Je suis heureux sans grande raison. Alors je chante. 

Le monastère de Rila est en contrebas. Nombreuses personnes témoignent du caractère spécial de ce lieu. Mais y aller nous aurait largement dévié de notre trajectoire. J'y retournerai avec ma chérie et notre bébé. 

Les 7 lacs apparaissent. C'est le point sacré du site, le lieu le plus envoûtant. Culminant à plus de 2000 mètres, les 7 lacs sont disposés ou déposés de manière gracieuse au bout de la crête. C'est très particulier. Il se superposent, se font face, de tailles différentes. C'est vraiment magnifique, charmant, calme, fort, envoûtant, magique. Nous calons une pause au lac le plus haut. Puis quelques kilomètres de descente nous permettent d'atteindre un refuge. Nous avons faim, très faim. Il y a un téléphérique à côté. C'est un refuge visiblement très touristique. Nous y entrons, personne ne nous accueille malgré le personnel qui fait des vas et viens dans la salle principale. Nous posons nos affaires, patientons, et demandons quelques minutes plus tard comment le refuge fonctionne. Les regards sont moqueurs. 

Le barman nous sert 3 bières et exige qu'on le paye directement, alors que nous comptons manger en même temps. Deux femmes désagréables sont derrière la cuisine de la cantine scolaire prêtes à nous servir. Elles réchauffent au micro-ondes les patates, les courgettes, les cuisses de poulet, le riz, le pain et demandent à être payées instantanément aussi. Les plats restent froids, comme l'ambiance. Ils sont abîmés par le tourisme ici. C'est bien la première fois que je vois des bulgares se comporter ainsi. Marie part leur expliquer les raisons de notre départ. Ils gloussent en chœur. 

Nous prenons nos sacs et partons 2 kilomètres plus bas. Les jambes sont en feu. Ce refuge était idéalement placé mais la décision d'en choisir un autre s'imposait. Les sapins apparaissent au fur et à mesure de notre descente. Le soleil se couche, la lumière s'éteint en douceur. Nous arrivons juste à temps avant que la nuit noire nous couvre. Nous entrons. Des bougies sont allumées, il fait sombre, l'ambiance est très particulière. Ça fait très hippy, rétro, loin du monde moderne. Une femme aux multiples tatouages et piercings arrive avec 3 thés. Marie et Nil y ajoutent du miel. Ce refuge est à l'opposé de celui que nous avons quitté quelques temps auparavant. Nil s'informe sur les chambres, la nourriture, les boissons auprès de la cheffe. Elle nous emmène dans une chambre avec des lits superposés. Nous dormirons avec un autre homme. 

Le générateur est allumé. L'électricité vient et nous découvrons mieux la maison. Tout est en bois. Des anciens skis font office de barrières au banc, un réchaud est allumé, des dessins sont plaqués aux murs. C'est spécial et agréable. Nous rencontrons des français. Un est en couple avec une bulgare, l'autre fait un tour des pays de l'est pendant 3 mois.


Nous mangeons et partons dormir.

 

L'argent est l'intermédiaire de ceux qui ne savent pas faire. Toi, tu sauras te débrouiller sans. Tu sauras cultiver les légumes, chasser les araignées, dresser des chevaux, nager sur les carapaces des tortues, t'orienter avec un nuage, t'armer avec une plume, tu sauras tout ce qui te sera nécessaire pour être libre. Cultive-toi, sur tout, c'est important.

 

 

 

Sous les 7 lacs

 

Au réveil, le lieu est tout aussi mystique. La cabane se tient sur la face nord de la montagne, une clairière est dégarnie, des objets sans trop de rapports y sont entreposés. Nous mangeons quelques tartines avec de la confiture, buvons nos thés et cafés et partons.

Il nous faut descendre la montagne jusqu'à la plus grande plaine de Bulgarie. Nous quittons ainsi les hauteurs, les sapins, les buissons, la glace, les pierres, le froid, le vent, le brouillard, les chutes, les crêtes, les lacs, l'excitant du voyage. L'automne revient avec ses couleurs sublimes, avec sa poésie, avec la belle mort de la nature qui annonce aussi sa prochaine renaissance. Nous retrouvons les acacias, les boulots, les chênes, les hêtres et les charmes du premier jour. 

Les feuilles s'empilent sur ce sol gourmand que nous tassons pour mieux qu'il les avale. Nous respirons mieux aussi. Les idées sont différentes, plus sages, moins tourmentées. La montée est une sorte de catharsis, une douleur dans l'effort que l'on s'inflige. L'on regarde à nos pieds, on se tourne vers notre intérieur, on souffre de tous les côtés. Arrivés sur la crête, voilà le moment contemplatif, celui où notre corps s'est assez chauffé, où nous sommes prêts à accueillir la beauté, prêts à comprendre, prêts à entendre, prêts à nous ouvrir. La descente est un effort plus doux, un souffle. Nos yeux portent plus loin que le bout de nos pieds, un peu comme en méditation, c'est un repos de l'esprit. Cette pyramide de la marche est une vraie thérapie. Désormais, nos sens sont ouverts pour croiser plus facilement des animaux. 
Nous ne verrons pas d'ours. C'est une certitude désormais. 

Cela fait 4 heures que nous marchons. Nous arrivons dans le premier village. 

Une vieille dame fait sa vaisselle dehors. Lorsqu'elle nous voit, celle qui se fait appeler Baba Danca, nous interpelle avec un sourire large aussi grand que la crête d'hier après-midi. Elle nous invite à boire le café. Elle ne parle pas un seul mot anglais. Elle s'exprime de tout son cœur, parle sans s'arrêter. Elle nous offre des petits gâteaux industriels qui s'avèrent être très bons après toute cette dépense d'énergie. Nous partons 20 minutes après cette pause originale.

Nous continuons la route jusqu'à arriver sur la plaine. Des grands champs de pommes de terre parsèment le sol à perte de vue. Nous marchons jusqu'à la nuit. Il nous reste des kilomètres de plaine à engloutir. Nous arrivons au village de Larema, au pied de la montagne Vitosha, celle qui nous sépare de Sofia. Arrivés à Larema, Marie regarde où nous pourrions manger et pourquoi pas, dormir. Nous marchons quelques centaines de mètres et arrivons devant un petit restaurant. Il fait nuit. Nous entrons. 

Une dame âgée souriante nous invite à nous asseoir. Nous commandons des keftas, une salade, des frites. Son fils arrive, il a une quarantaine d'années et s'appelle Kris. Il a le visage fermé, l'air triste. Il parle légèrement anglais. Il allume la télévision, le regard égaré. Nil entame la discussion, comme d'habitude. Il lui demande s'il y a un endroit où poser la tente dans le coin, lui explique les nombreux kilomètres que nous venons de parcourir, l'objet de notre marche. Kris réfléchit, prend du temps, semble perdu par cette demande. Il nous indique un endroit plus loin. Il n'est pas certain du lieu. Quelques minutes de télévision plus tard, il sort du restaurant et revient. Il demande à Nil de le suivre. Ils reviendront tous les deux, Nil joyeux. Chris nous a préparé une pièce du restaurant pour que l'on puisse installer nos matelas et passer la nuit. Nil et Marie parlent de leur voyage depuis le Portugal et donnent à Kris une de leurs cartes de visite. Chris écoute avec passion leur récit. Il détend son visage, un sourire apparaît. Il touche la carte de visite comme un enfant touche son doudou. Il est rempli de rêves, rempli de gentillesse, il est touché et touchant. Nous passons la soirée à discuter avec lui. 

Des clients arrivent, une dame et son fils de notre âge. Nous entamons la discussion avec la dame. Elle s'appelle Lily, elle a une auberge à côté, s'occupe des chevaux et est homéopathe. Nil et Marie partent se coucher. Nous parlons pendant des heures avec Lily. Elle me raconte combien la montagne du Rila est sacrée et puissante. Me parle des danses folkloriques pratiquées pour obtenir l'amour de la montagne. Elle m'explique qu'elle aussi cherche à percevoir cette lumière blanche, ce corps éthérique qui se dégage des lieux puissants. Elle pense que ce monde est en changement, qu'il y a quelque chose sur cette terre qui bascule, que tout se bouscule, que quelque chose se prépare. Je l’écoute et acquiesce à chaque parole. Nous sommes exactement sur la même longueur d'ondes, sur tout. Elle m'oriente sur des sites à visiter en Bulgarie et me donne une carte avec son nom et téléphone. Je lui promets de revenir juste pour ces sites. Elle part avec son fils. Nous nous disons que nous nous sommes rencontrés ce soir car il n’y a pas de hasard. 

 

Je rejoins Nil et Marie. Ils ronflotent.

 

Il nous faut repérer les erreurs mais aussi les sagesses des anciens. Prends comme lunettes l'amour de ce monde, sans être aveuglé par la puissance technique. L'amour est un mélange de respect et de contemplation. La sagesse est la manifestation de cet amour. 

 

 

 

Kris et sa mère

 

Nous nous levons à 8h. La maman de Kris prépare le petit déjeuner. Chacun de nous a le droit à une omelette délicieuse avec des concombres et des tomates. Nous nous régalons. Nous demandons l'addition à Chris. Il nous offre tous les repas et ne veut pas un centime. C'est sa manière de participer au voyage. Nous avons bien vu que le restaurant n'était pas plein hier soir... Il n'y a eu que deux clients en plus de nous. Ils vivent modestement ici, et ils donnent. J'écris ce moment avec cette même boule au ventre qui fait gonfler les yeux. Ils sont généreux ces gens-là, ils sont humains, ils sont merveilleux. Kris donne sûrement autant qu'il a reçu. Ça donne des frissons. Et la bouille de sa maman qui accompagne notre départ est emplie de vie. Son cœur est comme sa cuisine, généreuse. On les aime ces gens. 

Nous partons grimper le Vitosha pour rejoindre Sofia. Dans 2 jours, je serai avec ma chérie et le petit être qu'elle porte. Encore un effort pour les prendre dans mes bras. Nous partons pour 1000 mètres d'altitude à gravir. Nous nous enfonçons dans la forêt. Je suis les pas de Marie. Nil est devant, à son habitude. Les traces manquent ici. Visiblement, peu de personnes s'aventurent par ce côté de la montagne. C'est moins dur que les premiers jours malgré une bonne ampoule percée la veille. Je sens mes jambes solides en montée, mon poids diminué, mais aussi l'envie de vite me débarrasser de cette partie éprouvante. Les descentes me sont plus difficiles depuis mon accident de scooter. Je sens comme un blocage dans les genoux assez désagréables. Déjà 450 mètres. Nous entrons dans le nuage. Les pierres apparaissent, ça faisait longtemps. Nous grimpons. Le froid nous attend. Je mets mes guêtres car les buissons pincent mes jambes lorsque j'avance. Je bois, toujours et encore. Nil et Marie ne boivent jamais. C'est leur secret, ils ne boivent rien ! Enfin, je ne les ai pas vus boire grand-chose pendant la semaine. Hormis le rakia et quelques vins, j'étais le seul à boire de l'eau ! Ils m'impressionnent. Marie a une goutte de sueur sur son tee-shirt. C'est bien la première fois. Nous arrivons à 2000 mètres. Il y a un vent surprenant. Jamais il ne s'était autant prononcé. 

L'humidité, le froid, le vent, nous voilà aux premiers jours du voyage. Je n'ai pas de gants. Je n'ai pas si froid. Mais lorsque nous arrivons sur des pierres et que nous devons poser les mains pour garder l'équilibre, je ne ressens plus mes membres. Marie a comme des chocs électriques qui lui paralysent le bras. Nous montons à 2300 mètres, au sommet. Un refuge y est indiqué. Nous y entrons, deux chiens montent la garde. Ils sont beaux et ne craignent pas le froid. Un militaire se réchauffe les mains. Il ne sourit pas et d'ailleurs, ne nous regarde pas. Il part. Le gardien, Niki, ne nous salue pas non plus. Nil va le voir et lui demande si on les dérange, si on doit trouver un autre refuge pour commander à boire. Niki répond embarrassé que non, que nous sommes les bienvenus. 

Nous prenons place, commandons les boissons chaudes ainsi qu'une soupe de champignons accompagnée d'une sauce à l'échalote et des piments. C'est original mais très bon. Puis ça réchauffe. C'est le principal. Niki est de plus en plus bavard. Il adore Nil. Nous restons 1 heure avec lui. Nous devons partir désormais. Niki nous propose de nous déposer un peu plus bas, après l'épais brouillard qui s’aplatit sur la crête. Je dis à Nil et Marie que ça serait une excellente idée. Mon genou droit en a pris un coup et les descentes me sont douloureuses, contrairement aux montées. Après un temps d'hésitation, Nil accepte. J'en suis ravi. Niki nous dépose après le brouillard, nous reprenons la descente.
Les feuilles d'automne jonchent la terre pentue. Des futées de hêtres s'alignent le long de la montagne Vitosha. Les pierres dégagent une belle énergie que les arbres absorbent. Un circuit harmonieux et paisible serpente le long de cette descente. Nil et Marie me demandent de parler devant la caméra de ce voyage. Nous trouvons l'endroit idéal et je m'exécute. Nous descendons sur Sofia en riant. Nous laissons les feuilles d'automne, les oranges mûrs, les verts brûlés, les marrons confits, les jaunes braisés, les gris pierreux, pour une couleur de ville. Cette couleur qui ne change jamais. Celle qui vit grâce à ses poteaux électriques et qui a oublié les saisons. C'est assez universel d'ailleurs. Il n'y a que dans la nature désormais que nous vivons les saisons. Mais toutes les couleurs prises dans cette marche colorent encore nos pas et les coloreront pendant un moment. Prendre des couleurs pour peindre avec. 

Cette descente en ville est apaisante. La montée éprouvante, la crête envoûtante, la descente, apaisante. Oui, c'est ça ! C'est ça la marche en montagne.
Nous rejoignons l'hôtel, ou plutôt, la chambre au centre-ville de Sofia. Nous avons chacun un dortoir pour nous seuls. Et ce soir, nous irons au restaurant.
Le voyage se termine, je suis content et assez fier de moi. Je suis heureux d’avoir autant appris avec eux deux. Ils sont faits l’un pour l’autre. Chacun a son caractère, sa personnalité, sa place dans cette aventure. Ils ont vécu tellement de choses que tout leur paraît facile. L’organisation comme le déroulé se sont donc passés à merveille. 

 

Nous partons pour le restaurant, entre amis, bon appétit.

 

J’aimerais être comme mon père ou mon frère avec toi, deux hommes, un exemple. Deux hommes, un amour. 

 

 

 

Sofia

 

Le départ est proche. Nil et Marie doivent trouver une chambre pour les nuits à venir. Beaucoup de travail les attendent. Nous mangeons un petit-déjeuner avec les jeunes backpackers étrangers qui séjournent à Sofia. Ça se bouscule devant le réfectoire, ça se pousse, ça énerve Nil, ça me fait rire, ça rend Marie indifférente, ça change de la tranquillité de la montagne, ça sent la ville. 

Je pars me promener dans Sofia. J’assiste à une messe chrétienne orthodoxe à la Cathédrale Sainte-Nédélia de Sofia. Le temps recule, d’un siècle je pense. Les pauvres, les riches viennent prier ensemble. Je vois des visages affaiblis, des supplications, une femme qui pleure, des petits groupes qui parlent, un homme à genou, des dorures parfaites, des robes blanches, une énergie de prière, de l’espoir. Je vois ces choses-là grâce à cette traversée à pied. Cette traversée qui ouvre le cœur lorsque l’on est sur la crête. La crête en ville, elle est dans ces lieux de prières. Je n’ai pas de religion et n’en aurai pas. Mais ces lieux sont précieux, ils sont beaux, ils illuminent. 

Nous nous rejoignons avec Nil et Marie pour manger ensemble une dernière fois puis nous dire au revoir. Merci beaucoup pour ce beau voyage, il m’était nécessaire. J’espère ne pas trop vous avoir ralentis. Merci les montagnes, merci les Bulgares, merci les refuges, merci la nature, merci les pierres et les arbres, les ours invisibles, les chamois, Joe, Niki, Kris, Baba Danca, les 3 montagnards, les hippies et les autres, merci ma chérie de m’avoir laissé partir pendant ta grossesse, merci Nil et Marie pour ces belles choses et l’organisation.

 

L’avion décolle.

 

Laisse passer la lumière, deviens la plus petite des ombres, deviens ce prisme, deviens ce que tu es depuis toujours.

 

Au fait, si tu es une fille, j'aimerais t'appeler Rila. Cette montagne forte avec ses pierres sacrées porte un joli nom. Il ne reste qu’à négocier avec maman. Et dans ce domaine, je n’ai pas les bonnes chaussures…

 

J’arrive.
 

 



 

 

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